Correspondance de Sami Aldeeb avec Eric (Younès) Geoffroy

A la suite de mon article Les soufis sont la secte la plus intolérante parmi les musulmans dans lequel il est fait mention de M. Le Professeur Eric Geoffroy, j’ai reçu de lui le message et le texte suivants. Vous trouvez à la fin ma réponse. Le Professeur Eric Geoffroy est un converti à l’islam et se prénomme Younès. Il prône le soufisme en France. Voir cet article sur lui: https://goo.gl/7yPFLN

Message et texte d’Eric Geoffroy

Cher Monsieur,

Tout ce que je puis faire, c’est vous envoyer ces extraits de textes d’Ibn ‘Arabi (passez ma présentation). Il ne faut pas confondre soufisme et confrérisme.

Bien à vous

Eric Geoffroy www.eric-geoffroy.net

Ibn ‘Arabî, ou la doctrine de l’universel

Muhyî l-Dîn Ibn ‘Arabî (1165-1240) est le « Grand Maître » (al-shaykh al-akbar) de la spiritualité et de l’ésotérisme islamiques. Depuis son Andalousie natale jusqu’à Damas, dernière étape de sa pérégrination en ce monde, il a parcouru toutes les stations de la Voie soufie. Désigné comme le « Sceau muhammadien de la sainteté » – le Sceau universel étant, selon l’islam, Jésus – il était dès lors investi pour laisser une œuvre écrite aussi dense qu’abondante.

Œuvre paradoxale que la sienne : chaque jour davantage étudiée et traduite, source d’inspiration pour beaucoup de non musulmans, après avoir fait l’objet de polémiques séculaires en terre d’islam, elle n’est pas à la portée du premier fidèle venu. On peut évoquer la complexité métaphysique, la formulation allusive et la profusion de la terminologie, mais en définitive c’est le caractère initiatique de cette œuvre qui explique qu’elle parle à certains tandis qu’elle reste hermétique au plus grand nombre. Une doctrine aussi subtile peut troubler même les apprentis soufis, et c’est pourquoi, en pays musulman, les cheikhs interdisaient souvent à leurs disciples de lire l’œuvre d’Ibn ‘Arabî par eux-mêmes. Cette doctrine accorde pourtant  une attention rigoureuse à la lettre du Coran et au modèle muhammadien, mais elle dérange le conformisme religieux en explorant les possibilités inouïes de la révélation. Ibn ‘Arabî fut certes l’héritier de la tradition soufie, mais il lui a offert une formulation à la fois plus ample et plus précise. Le soufisme postérieur est donc largement débiteur de l’homme et de son œuvre.

Ces passages sont extraits des Futûhât makkiyya (« Les Illuminations de La Mecque »), somme spirituelle très exhaustive ; des Fusûs al-hikam (« Les Chatons de la sagesse »), ouvrage plus concis qui récapitule la doctrine métaphysique du cheikh ; enfin, les vers proviennent du recueil de poèmes mystiques Tarjumân al-ashwâq (« l’Interprète des désirs »). Tous ces extraits témoignent de l’universalisme qui anime la doctrine d’Ibn ‘Arabî, universalisme de la révélation énoncé par le Coran dans la notion de « Religion immuable » (dîn qayyim ; cf. Coran 30 : 30), dans le verset 5 : 48 cité ici et en bien d’autres occurrences. Le Prophète a illustré maintes fois ce pluralisme, lui qui affirmait que 124.000 prophètes, depuis Adam jusqu’à lui-même, avaient été envoyés à l’humanité.

Sur ces bases, certains soufis ont professé « l’unité transcendante des religions », thème auquel Ibn ‘Arabî a fourni un cadre doctrinal. À ses yeux, toutes les croyances, et donc toutes les religions sont vraies, car chacune répond à la manifestation d’un Nom divin. Il y a ainsi une unité fondamentale de toutes les lois sacrées, et chacune détient une part de vérité. La diversité des religions est due à la diversité des « relations » que Dieu entretient avec le monde, et à la multiplicité des manifestations divines, « qui ne se répètent jamais », dit le cheikh ailleurs. Puisque Dieu est conforme à l’opinion que le fidèle se fait de Lui, Ibn ‘Arabî en conclut d’abord que les croyances sont conditionnées par les différentes théophanies reçues par les êtres et par la conception fragmentaire que chacun se fait de Dieu; ensuite que Dieu accepte toutes les croyances – pas au même degré bien sûr – car les conceptions humaines ne sauraient limiter l’Être divin. Enfin, quelque soit le destinataire du culte que voue l’homme (Dieu dans ses diverses dénominations, mais aussi la nature ou les idoles), c’est toujours Dieu qu’il adore, même s’il n’en est pas conscient.

Textes d’Ibn ‘Arabî : « Dieu est trop vaste et trop immense pour être enfermé dans un credo à l’exclusion des autres »

Les religions révélées ne sont diverses qu’à cause de la diversité des ‘relations divines’. Si la ‘relation divine’ qui demande qu’une chose particulière soit permise dans la loi révélée était la même que celle qui demande qu’elle soit interdite, cela impliquerait que les décisions divines ne peuvent changer, or il est établi qu’elles changent. Si ce n’était pas le cas, cela signifierait que cette parole divine est incorrecte : « À chacun de vous, Nous avons donné une loi et une voie » (Coran 5 : 48). Or il est vrai que chaque communauté a une loi et une voie apportées par son prophète ou son messager. Donc l’abrogation des décisions divines est une réalité.

Nous savons de façon certaine que la relation de Dieu à Muhammad dans la religion qu’Il lui a révélée est différente de la relation qu’Il a établie avec tout autre prophète. Si ce n’était pas le cas, et si la relation qui demande la révélation d’une loi spécifique était unique, alors les religions révélées seraient une (Futûhât makkiyya, éd. Dâr Sâdir, Beyrouth, I, 265).

Les doctrines religieuses divergent en fonction de la divergence des regards qui sont portés sur Lui [Dieu]. Or, chaque personne qui regarde ainsi  n’adore et ne professe que ce qu’elle a amené à l’existence dans son propre cœur. Elle n’a donc amené à l’existence qu’une chose créée, et non le Dieu Réel. Mais c’est pourtant dans cette forme doctrinale qu’Il Se manifeste à elle. L’Essence en tant que telle est unique, mais tu ne peux Le percevoir qu’ainsi [dans le monde de la relativité et de la multiplicité] (Futûhât makkiyya, IV, 211).

Celui qui professe une foi dogmatique loue uniquement la divinité incluse dans sa profession de foi et à laquelle il se rattache. Les œuvres qu’il accomplit lui reviennent, et en définitive il ne fait que se louer lui-même […] L’éloge qu’il adresse à ce qu’il professe est donc un éloge qu’il s’adresse à lui-même. C’est pourquoi il blâme ce que professe autrui, ce qu’il ne ferait pas s’il était équitable. Celui qui se limite à cet objet d’adoration particulier est de toute évidence un ignorant, du fait même qu’il s’oppose aux convictions d’autrui au sujet de Dieu. S’il connaissait, en effet, la parole de Junayd : « La couleur de l’eau est celle de son récipient », il accepterait de chacun sa propre croyance ; il connaîtrait Dieu en toute forme et en toute profession de foi. De lui n’émane qu’une opinion, et non une science. C’est pour cela que Dieu a dit : « Je suis auprès de l’opinion que Mon serviteur a de moi » [1] ; Je ne Me manifeste à lui que dans la forme de sa croyance. Ainsi, la divinité des convictions dogmatiques est prisonnière des limitations ; c’est donc la divinité que contient le cœur de Son serviteur [2]. La Divinité absolue, quant à Elle, ne peut être contenue par rien, car Elle est l’essence des choses et l’essence d’Elle-même (Fusûs al-Hikam, éd. ‘Afîfî, p. 226).

Tout ce qui est autre que Dieu est fabriqué, et les dieux des croyances sont fabriqués. Absolument personne n’adore Dieu tel qu’en Lui-même. Il n’est adoré qu’en tant qu’Il est fabriqué par l’adorateur. Comprends donc ce secret, car il est extrêmement subtil ! (Futûhât makkiyya, IV, 229).

Prends garde à ne pas te limiter à un credo particulier en reniant tout le reste, car tu perdrais un bien immense […]. Que ton âme soit la substance de toutes les croyances, car Dieu est trop vaste et trop immense pour être enfermé dans un credo à l’exclusion des autres. Il a dit en effet : « Où que vous vous tourniez, là est la face de Dieu » (2 : 115), sans mentionner une direction plutôt qu’une autre (Fusûs al-Hikam, éd. ‘Afîfî, p. 113).

Mon coeur est devenu capable de toutes les formes

Une prairie pour les gazelles, un couvent pour les moines

Un temple pour les idoles, une Ka‘ba pour le pèlerin,

Les Tables de la Thora, le Livre du Coran.

Je professe la religion de l’Amour, et quelque direction

Que prenne sa monture, l’Amour est ma religion et

 Ma foi (Tarjumân al-ashwâq[3].

[1] Extrait d’un « propos saint » (hadîth qudsî) dans lequel Dieu s’adresse à l’être humain à la première personne. Il ne s’agit ni du Coran, ni de la parole du Prophète (hadîth).

[2] Allusion au « propos saint » suivant : « Mon ciel et Ma terre ne peuvent Me contenir, mais le cœur de Mon serviteur croyant Me contient ».

[3] Traduction de H. Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ‘Arabî, Paris, 1958, p.109.

Réponse de Sami Aldeeb

Monsieur le Professeur,
Je vous remercie de votre message et de votre envoi.
Je suis juriste. Vous avez déclaré “il n’y a pas de tarîqa sans charîa, ni de charîa sans tarîqa”.
Qu’entendez-vous par charîa?: couper les mains, lapider, tuer l’apostat, jizya (9:29), esclavage, enlevement des femmes yézidites, droit de coucher avec les femmes de l’ennemi même mariées (4.24), mise à mort de ceux qui ne sont pas monothésites s’ils ne se convertissent pas à l’islam (9:5), etc.?
Comme vous connaissez si bien le soufisme, pouvez-vous me donner la réponse à ces questions:
– Est-ce que les soufis admettent le droit d’un musulman de quitter l’islam?
– Est-ce qu’ils permettent le mariage entre une musulmane et un non-musulman?
– Est-ce qu’ils admettent l’égalité de l’homme et de la femme en matière de témoignage, de succession, etc.?
– Est-ce qu’ils admettent l’égalité entre musulmans et non-musulmans dans les différents domaines?
Merci d’avance.
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