Sami Aldeeb: Appel de Daesh à la migration vers l’État islamique

Extrait d’un livre à paraître sur 

La migration (hijrah) dans l’islam

Interprétation des versets relatifs à la migration à travers les siècles

Daesh, acronyme de al-dawlah al-islāmiyya fi-l-ʿirāq wa-al-shām, littéralement «État islamique en Irak et dans le Cham [Syrie]», est une organisation terroriste, militaire et politique d’idéologie salafiste djihadiste s’étendant sur de vastes territoires en Irak et en Syrie et exerçant une influence dans plusieurs pays du monde musulman à travers l’allégeance de nombreux groupes djihadistes, les plus importants étant Boko Haram au Nigeria, Ansar Bait al-Maqdis dans le Sinaï égyptien et le Majilis Choura Chabab al-Islam en Libye. Il apparaît également en Afghanistan, où il tente de supplanter les talibans. À partir de 2015, il commet des attentats jusqu’en Europe et en Amérique du Nord. Il se proclame un califat sous le nom d’État islamique, ayant pour calife Abou Bakr Al-Baghdadi, successeur de Mahomet. Il est classé comme organisation terroriste par de nombreux États et est accusé par les Nations unies, la Ligue arabe, les États-Unis et l’Union européenne d’être responsable de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité, de nettoyage ethnique et de génocide. Il s’adonne également à la destruction de vestiges archéologiques millénaires dans les territoires qu’il contrôle.

Daesh a des combattants tant locaux qu’étrangers, venus des cinq continents. Le 19 août 2014, l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) affirmait que ses effectifs étaient de 50’000 hommes en Syrie. Parmi ceux-ci, 20’000 auraient été étrangers et 6000 auraient été recrutés pendant le seul mois de juillet 2014.

Pour attirer les combattants, Daesh exploite la doctrine musulmane de la migration qu’il expose dans ses revues, dont nous produisons des extraits plus bas, en anglais et en français, publiés respectivement dans Dabiq en 2014 et dans Dar al-islam en 2015. Nous en donnons ici un résumé.

L’article en français définit la migration comme «le fait de sortir de la terre de mécréance vers la terre d’Islam». Ce qui correspond exactement au sens qui lui est donné par le Coran, les exégètes, les juristes classiques et les fatwas à travers les siècles.

Quant à la terre d’Islam, elle est définie comme était le pays où les lois islamiques sont appliquées. C’est donc un appel à la migration adressé non seulement à des pays non musulmans anglophones et francophones, mais aussi à des pays musulmans où la loi musulmane n’est pas appliquée – des pays considérés par Daesh comme des pays mécréants, au même titre que les pays occidentaux. Ainsi, si la migration doit intervenir, elle ne peut pas viser n’importe quel pays musulman, elle doit concerner un pays qui applique les lois islamiques, ce qui serait le cas de l’État islamique.

L’article en français va encore plus loin, et estime que le meilleur endroit pour émigrer est la Syrie (Cham) en se fondant sur le récit suivant de Mahomet: «Il y aura une migration après la migration [la première, par Mahomet], et les meilleurs gens de la Terre seront ceux qui resteront dans l’endroit où Abraham a fait la migration [en Syrie].» Daesh veut donc que des musulmans rejoignent ses rangs en Syrie.

Toutefois, Daesh ajoute: «La Syrie est sans aucun doute l’un des meilleurs endroits pour émigrer mais nous devons garder en tête que quiconque accomplit son jihad et son ribat [garder les frontières], où que lui ordonne son Émir, est dans une adoration plus grandiose que [celle qui consiste à] simplement habiter en Syrie ou même près des trois mosquées sacrées [de la Mecque, de Médine et de Jérusalem].»

Pour démontrer l’obligation de la migration dans le sens susmentionné, Daesh invoque des versets du Coran (M-85/29:56; H-92/4:97-99), des récits de Mahomet, les exégètes Al-Baghawi et Ibn Kathir et des juristes musulmans. Il souligne que la migration «ne s’interrompra pas tant que les mécréants seront combattus» (récit de Mahomet).

Daesh rappelle les mérites spirituels de la migration et ses bienfaits terrestres en invoquant les versets H-87/2:218 et H-92/4:100 ainsi que des récits de Mahomet. Quant à celui qui délaisse la migration, il rompt ses liens avec les musulmans, selon le verset H-88/8:71, des récits de Mahomet et des juristes musulmans dont certains vont jusqu’à le considérer comme pécheur, mécréant, voire apostat. N’est dispensé de la migration que «celui (…) qui ne peut l’accomplir à cause d’une maladie, de la contrainte, de la faiblesse parmi les femmes, les enfants et leurs semblables», selon les versets H-92/4:98-99 et Ibn-Qudamah. L’obligation s’adresse aussi à la femme, même sans mahram [tuteur mâle], si elle craint pour sa religion ou pour elle-même. Ce qui constitue une exhortation aux femmes de rejoindre Daesh. Des fatwas ont d’ailleurs incité des femmes à soulager les combattants en s’adonnant à des rapports sexuels avec eux – ces textes parlent de «jihad al-niqah: jihad par le coït».

Daesh signale aussi aux musulmans qui refusent de le rejoindre que la migration est «une nécessité pour le musulman pour qu’il ne vive pas au milieu des nations injustes qui désobéissent à leur Seigneur et encourent ainsi sa colère», citant à l’appui le verset H-88/8:25. Il ajoute que le fait de vivre avec les mécréants expose le musulman à la persécution, citant les versets M-72/14:13, H-87/2:217 et M-69/18:20 et H-92/4:102 et Ibn-Qudamah qui dit: «Si le musulman craint la prison, le mieux est qu’il combatte jusqu’à ce qu’il soit tué, sans se laisser faire prisonnier, car il aura ainsi de hauts grades au paradis et il évitera d’être sous l’autorité des mécréants qui pourront ainsi le torturer, en faire un esclave ou le tenter dans sa religion.»

Daesh termine par ces propos: «Et pas de meilleure arme pour éviter la prison que la ceinture d’explosif que porte nos frères, émirs et soldats dans l’État du Tawhid: le Califat Islamique.»

L’article en anglais relève le caractère unique dans l’histoire de la revivification de l’État islamique sous le calife Abu-Bakr Al-Baghdadi, État «établi par l’émigration de pauvres étrangers de l’Est et de l’Ouest, qui se sont ensuite rassemblés dans une terre de guerre étrangère et ont promis fidélité à un homme ‹inconnu›, malgré la guerre menée par des forces politiques, économiques et militaires ainsi que des services de renseignement de nombreuses nations du monde contre leur religion, leur État et leur migration.» Ce phénomène n’est même pas apparu dans l’État de Médine établi par des migrants de Quraysh ayant de nombreux liens en commun. Les combattants de l’État islamique ont abandonné leurs familles et leurs pays et se sont réunis sans jamais s’être connus auparavant. Il s’agit de «la plus grande collection de migrants dans le monde, (…) une merveille de l’histoire, qui a ouvert la voie de l’Al-Malhamah al-Kubra» (la grande bataille avant l’heure finale).

Ce phénomène, ajoute l’article, rappelle le récit de Mahomet: «L’islam a commencé comme une chose étrange et va redevenir étrange; bienheureux les étrangers.» On lui demanda: «Qui sont les étrangers?» et il répondit: «Les étrangers qui ont laissé leurs familles et tribus.»

Cet article ajoute que la grande bataille avant l’heure finale aura lieu en Syrie (Cham), selon un récit de Mahomet. Selon un autre récit, «la Syrie est le lieu de la réunion et de la résurrection». L’immigration fait partie de la religion d’Abraham qui a déclaré son hostilité envers les polythéistes et les tyrans. D’autres récits sont cités en faveur de la migration vers la Syrie. Ibn-Taymiyyah a dit: «L’Islam à la fin des temps sera plus manifeste en Syrie. […] Ainsi les meilleurs des gens sur la terre à la fin des temps seront ceux qui gardent le pays de la migration d’Abraham, qui est la Syrie.» L’article conclut: «Ainsi, ceux qui ont quitté leurs tribus – les meilleurs des serviteurs d’Allah – se sont rassemblés autour d’un imām et ont formé une jamā’ah (un groupe) sur le chemin d’Abraham. Ils se sont rassemblés dans le pays des malahim (des batailles) peu avant l’apparition d’Al-Malhamah al-Kubra (la grande bataille), ont annoncé leur inimitié et leur haine pour les adorateurs de la croix, les apostats, leurs croix, leurs frontières et leurs urnes, et ont promis allégeance au califat, promettant de mourir en le défendant.»

L’article associe ensuite la migration à la notion de sincérité. Ceux qui migrent sont ceux qui abandonnent l’hypocrisie pour la sincérité. Les hypocrites sont ceux qui disent une chose et en font une autre (versets H-109/61:23 ; H-113/9:75-77), rechignent à combattre pour Dieu (H-87/2:246-247) ou demandent des choses compliquées à Dieu au lieu d’exécuter ses ordres (H-87/2:71). De ce fait, tout musulman doit cesser de chercher des prétextes pour ne pas accomplir son devoir de migration, surtout après l’établissement du califat qui «a plus que jamais besoin d’experts, de professionnels et de spécialistes qui peuvent contribuer à renforcer sa structure et à répondre aux besoins de ses frères musulmans. Sinon, ses prétentions deviendront une preuve plus forte contre lui au jour du jugement.» Il ajoute:

Quant aux étudiants musulmans qui utilisent ce même prétexte maintenant pour continuer à délaisser l’obligation de l’époque, ils doivent savoir que leur migration de Dar al-kufr vers Dar al-islam et le jihad sont plus obligatoires et plus urgents que de passer un nombre inconnu d’années à étudier tout en étant exposés à des doutes et des désirs qui vont détruire leur religion et mettre fin pour eux-mêmes à tout avenir possible pour le jihad.

L’article cite un récit de Mahomet: «Celui qui meurt sans prendre part à une bataille et sans vouloir prendre part à une bataille, est mort avec un trait d’hypocrisie.» Abandonner la migration, soit la voie du jihad, est une affaire grave, cela signifie déserter volontairement le jihad, accepter la condition tragique d’un spectateur hypocrite, et ainsi tomber sous le coup de la condamnation coranique (H-90/33:20; H-113/9:46-47). L’article ajoute:

Ce sentiment constant de doute de soi devrait détruire ses entrailles. Dans le passé récent, les musulmans sincères auraient pleuré et prié quotidiennement pour s’évader des terres de qu’ûd (abandon du jihad) vers les terres du jihad, même s’ils ne vivaient que comme soldat en attente constante de l’occasion de combattre. Ils rêvaient d’aller en Irak, en Afghanistan, au Yémen, en Tchétchénie, en Algérie, en Somalie et au Waziristan, mais en vain. Ils savaient que le seul moyen pour un homme qui aspirait à n’avoir ne serait-ce qu’une graine de moutarde de foi en son cœur, à préserver sa foi, était de quitter l’Occident. Avant, une telle idée aurait pu sembler impossible à certains, mais aujourd’hui il existe un califat prêt à accepter tous les musulmans et toutes les musulmanes sur ses terres, à faire tout ce qui est en son pouvoir pour les protéger en se fondant sur Allah seul.

Sous le titre «Il n’y a pas de vie sans jihad et il n’y a pas de jihad sans migration», l’article cite un récit – «Fais le jihad dans la voie de Dieu, car c’est une des portes du Paradis par laquelle Allah repousse l’inquiétude et la tristesse des âmes» – et les versets H-113/9:14-15: «Combattez-les. Dieu les châtiera par vos mains, les couvrira d’ignominie, vous secourra contre eux, guérira les poitrines des gens croyants, et fera disparaître la rage de leurs cœurs. Dieu revient sur qui il souhaite. ~ Dieu est connaisseur, sage.» Puis il ajoute: «Cette vie de jihad n’est pas possible sans que tu fasses tes bagages et te rendes dans le califat.» Rester dans la mauvaise compagnie des mécréants détruit le cœur. Mahomet dit à cet égard: «Je me dissocie de chaque musulman qui vit parmi les polythéistes.» L’article précise que même si une personne passait toutes ses journées dans une mosquée à faire la prière et étudier la religion, mais résidait parmi les mécréants sans faire le jihad, une telle personne ne ferait que fournir la preuve de son péché et témoignerait contre elle-même.

L’article donne ensuite des conseils à ceux qui entreprennent la migration vers l’État islamique. Par exemple:

  • Il ne faut pas soucier de ses besoins. Un récit de Mahomet dit: «Si vous comptez sur Allah et l’invoquez comme il devrait être invoqué, Allah subviendra à vos besoins comme il subvient aux besoins des oiseaux. Ils s’envolent le matin affamés et reviennent le soir rassasiés.»
  • Il ne faut pas se dire: «Je ne réussirai pas ma migration.» La plupart de ceux qui l’ont tenté ont réussi à rejoindre le califat. Parmi ceux-ci, certains ont voyagé par la terre, parfois à pied, de pays en pays, traversant frontière après frontière, et Allah les a amenés en toute sécurité au califat.
  • Il ne faut pas se dire: «Je pourrais être arrêté.» Ce risque est incertain tandis que l’obligation de la migration est certaine. Il n’est pas correct d’annuler ce qui est certain par ce qui est incertain.
  • Il ne faut informer personne de votre intention de migrer.
  • Ne vous inquiétez pas pour l’argent ou l’hébergement, pour vous-même et votre famille. Il y a beaucoup de maisons et de ressources pour vous et votre famille.

Dans l’introduction du numéro 3 de la revue dans lequel est publié l’article en français, il est dit:

L’Etat Islamique est le seul endroit au monde depuis des siècles où la loi d’Allah est appliquée. Il est donc une obligation pour tout musulman de rejoindre la wilâyah la plus proche, s’il ne peut faire cela qu’il frappe les ennemis d’Allah où qu’ils soient: «Après que les mois sacrés expirent, tuez les associateurs où que vous les trouviez. Capturez-les, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade» [H-113/9 :5].

Daesh a publié à cet effet un manuel en anglais intitulé Safety and security guidelines for Lone World Mujahideen and small cells. Ce manuel prodigue une série de conseils à ceux qui souhaiteraient commettre un carnage sans préparation ni coordination particulières. À la page 58 du manuel, dont la couverture représente la statue de la liberté et la ville de New York en flammes, le texte évoque l’importance de l’effet de surprise pour obtenir le résultat le plus destructeur et meurtrier possible. Il explique également que pour minimiser les risques de se faire repérer, les djihadistes solitaires potentiels ont intérêt à se réunir dans des établissements publics de divertissement tels que les bars et les boîtes de nuit, car les gens y seront ivres et ne se soucient pas de leur présence: «Un endroit où la musique est très forte est préférable pour discuter, car les conversations ne pourront pas y être enregistrées», précise le manuel.

Le point clef de ce manuel traduit en anglais pour les non-arabophones réside dans l’importance de «se fondre dans la masse». Ainsi, il explique que les personnes dont le passeport indique un nom occidental doivent porter une croix, pour mieux passer pour des chrétiens. Ceux ayant un nom arabo-musulman en revanche ne doivent surtout pas faire cela, au risque d’être découverts. Par ailleurs, il est fortement conseillé aux «loups solitaires» de porter des bijoux et des montres pour «faire comme les Occidentaux», ou encore de se raser la barbe, ne pas porter d’objets rituels islamiques pour ne pas attirer l’attention et d’éviter les salutations typiques musulmanes. Il doivent aussi se parfumer, mettre du déodorant et de la lotion après rasage. Le manuel va jusqu’à proposer de créer un maximum de fausses alertes, afin d’exaspérer la police et ainsi de distraire les forces de l’ordre, de les inciter progressivement à baisser leur garde.

Ce livret a été largement partagé sur les réseaux sociaux et même si, pour l’instant, rien ne permet d’affirmer que les terroristes de Paris y ont eu recours, cela ne paraît pas impossible puisqu’il a été établi que les frères Abdeslam, notamment, avaient adopté un mode de vie et une apparence occidentales quelques mois avant de perpétrer les attaques qui ont fait 130 morts et 352 blessés, le 13 novembre dernier à Paris.

 

Dr Sami Aldeeb, Professeur des universités
Directeur du Centre de droit arabe et musulman
Traducteur du Coran en français et en anglais, et auteur de nombreux ouvrages

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