Sami Aldeeb: L’ISESCO et la migration musulmane

L’ISESCO (Organisation islamique internationale pour l’Education, la Culture et les Sciences), créée en 1982, a pour but « d’assurer la coordination entre les universités et les institutions scientifiques et d’éducation islamiques et de superviser la politique d’enseignement islamique »[1]. Sa charte[2] indique que «tout Etat membre de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) devient membre de l’ISESCO après avoir ratifié officiellement la Charte, complété les procédures légales et législatives relatives à la décision d’adhésion et informé par écrit la Direction générale de l’ISESCO». Le nombre des États membres de l’ISESCO a atteint, jusqu’à ce jour, 52 Etats parmi les Etats membres de l’OCI, qui se chiffrent à 57[3]. Sa charte[4] précise ses moyens d’action, dont le premier:

Elaborer des plans et soutenir des projets appropriés pour développer et faire connaître la culture islamique, et veiller à la diffusion de l’enseignement de la langue arabe, langue du Saint Coran, aux non arabophones à travers le monde.

Cette organisation a publié un document de 118 pages intitulé une Stratégie de l’Action Islamique Culturelle à l’extérieur du Monde islamique dont la version amendée date de novembre 2007[5]. On y lit :

L’ISESCO a toujours accordé une grande attention aux musulmans établis à l’extérieur du monde islamique, qu’ils soient issus de l’immigration ou de souche, en leur consacrant plusieurs programmes éducatifs, culturels, scientifiques et de communication. … Dans ce cadre, l’ISESCO a tenu neuf réunions regroupant les présidents des associations et centres culturels islamiques en Europe en vue d’évaluer la situation des communautés musulmanes (p. 7).

La stratégie de l’ISESCO part du verset H-112/5:48 : « A chaque communauté parmi vous, Nous avons établi une Loi et une Voie ». Elle évoque « Le principe de la différence des civilisations : appelle à prendre conscience des fondements de la paix civilisationnelle islamique, à la protection de l’identité de la civilisation du Musulman contre les méfaits des courants idéologiques, culturels et politiques qui sont incompatibles avec son identité civilisationnelle » (p. 9).

Ce document constate que « d’une forme individuelle et temporaire, l’immigration des musulmans à l’extérieur du Monde islamique est devenue collective et permanente » (p. 15). Il ajoute :

Les Musulmans sont désormais une des composantes fondamentales des structures démographiques de l’occident grâce à leur établissement permanent, à leur insertion dans le tissu économique et social de cette région. Tout le monde est aujourd’hui convaincu que l’Islam est devenu en Europe et aux Amériques une réalité concrète, évidente que nul ne peut faire semblant d’ignorer. Il en est même parmi les Européens et des islamologues qui croient fermement que l’Islam s’est définitivement fixé en Europe et que nul ne réussira à l’en déraciner (p. 61-62)

Il relève que « les pays d’accueil se transforment en sociétés humaines pluriculturelles, ce qui a conduit les autorités de ces pays à promulguer des lois et établir des programmes pour l’intégration sociale, éducationnelle et culturelle des immigrés. On remarque cependant que l’application de ces plans se heurte à une grande résistance, surtout de la part des communautés musulmanes locales qui restent farouchement attachées à leur identité culturelle et à leur autenticité islamique » (p. 13).

Le document vise à «  sauvegarder l’identité culturelle des communautés [musulmanes] en Occident, d’en corriger les défauts, de traduire par les faits et les actes notre opposition aux tendances intellectuelles et doctrinaires qui nuisent à notre foi, à notre croyance en l’Islam (p. 16). Il précise :

… l’Occident s’adresse aux communautés et minorités musulmanes appartenant aux pays du tiers monde, sur la base de ses idées, ses principes et ses valeurs occidentales. Les chaînes étrangères et les programmes médiatiques occidentaux véhiculent la culture de la violence, du libertinage et de la délinquance, ancrant ainsi chez ces peuples et ces communautés, par l’effet de l’imitation et de la fréquentation, des concepts et comportements culturels purement occidentaux (p. 17).

Un des objectifs de la stratégie de l’ISESCO :

Instaurer des relations culturelles fructueuses entre les différentes couches des sociétés d’accueil, des relations fondées sur le respect mutuel et la confiance à même de renforcer la présence islamique légale en dehors du Monde islamique, et d’accorder à ces minorités le droit d’exercer leurs diverses activités culturelles islamiques conformément aux lois en vigueur dans ces pays (p. 27).

Mais en même temps, l’ISESCO veut le maintien des liens des musulmans avec l’Oumah islamique : « nos coreligionnaires établis à l’extérieur du Monde islamique vivent dans des pays non islamiques et forment, de ce fait, les marches de la Oumah dans ses frontières avancées avec ces pays » (p. 23). Parlant du mariage mixte, l’ISESCO dit :

Le mariage mixte est un phénomène digne d’attention, en ce sens qu’il engendre des problématiques en raison des différences de religion, de culture ou de coutumes. On enregistre une progression notable des mariages mixtes en Europe surtout dans les milieux maghrébins. Phénomène parfois positif en ce sens qu’il facilite l’intégration et favorise l’établissement et l’épanouissement des liens avec l’autre, il ne manque pas de conséquences plus ou moins heureuses sur l’éducation des enfants issus de ces unions, tout particulièrement quand l’un des deux conjoints n’est pas musulman. Toutefois, on enregistre avec satisfaction que cette cordialité active entre immigrés musulmans et citoyens occidentaux favorisent les conversions à l’Islam dont le nombre progresse constamment. Les mariages mixtes, les visites de plus en plus nombreuses aux pays islamiques, les conversions, développent avec bonheur les relations des Européens avec les communautés musulmanes et les incitent à redoubler d’efforts pour une meilleure compréhension de l’Islam. C’est ainsi que les Européens s’intègrent dans la Oumah islamique en Europe même, s’instruisent et puisent de sa vaste culture, se nourrissent de ses nobles valeurs et de sa religion hautement clémente et indulgente (p. 75-76).

Il est clair de ces propos que le but de l’ISESCO est de répandre l’islam en Occident et intégrer «les Européens … dans la Oumah islamique en Europe même » et de les convertir à l’islam, accordant « un soin particulier aux nouveaux convertis afin d’affermir leur conviction que l’Islam qu’ils viennent d’embrasser est aussi un mode de vie, et par là leur permettre de s’intégrer facilement dans la Oumah (p. 99).

Le document constate :

La persistance du climat de tension qui envenime les relations entre les deux partis – et qui est essentiellement dû à l’absence de communication mutuelle- est de nature à susciter davantage de crises et de luttes lesquelles, les unes et les autres constituent une menace d’explosion dont les conséquences seraient difficilement maîtrisables (p. 83).

Le document estime que « l’établissement … d’un circuit de communications et de dialogue entre les deux parties, exige d’elles, pour être fiable, de satisfaire à certaines conditions :

  1. Pour la partie islamique : le renforcement et la consolidation de la culture islamique fondée sur les vérités pérennes de l’Islam, sur ses nobles préceptes, ses principes sublimes se réclamant de la paix, de la modération, de la coexistence pacifique, de la reconnaissance mutuelle, de l’entraide, de l’intégrité et autres vertus islamiques, autant de qualités empreintes d’urbanité et de civisme et qui s’inspirent du verset suivant : “Ô hommes ! nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle et Nous avons fait de vous des nations et des tribus pour que vous vous entreconnaissiez ; le plus noble d’entre vous auprès d’Allah est celui qui est pieux” (H-106/49:13)- on lit dans un autre verset : “Et aussi Nous avons fait de vous une communauté de justice milieu pour que vous témoigniez des gens et que le Prophète témoigne de vous”. (H-87/2:143). Il faudrait donc avoir une nouvelle vue des choses, établie sur la nécessaire réconciliation des Musulmans avec les autres, attachée “au respect de leurs opinions, de leur liberté, de leur style de vie, des lois qu’ils choisissent volontairement pour la gestion de leurs affaires, de leurs organismes, de leurs systèmes, de respecter aussi leurs usages et leurs traditions, ce qui est de nature à établir la confiance et la sérénité”.

  2. Pour la partie occidentale : l’Occident doit fournir davantage d’efforts pour comprendre l’essence de l’Islam et la vérité qu’il véhicule, car l’appréhension actuelle de l’Islam par les occidentaux est grandement influencée par les contingences politiques et les éclaboussures des problèmes de l’immigration. Plusieurs occasions sont offertes aujourd’hui à l’Occident pour tirer parti des vertus de l’Islam et des potentialités musulmanes, si elle décide de reconnaître que l’Islam est une religion, une culture et une civilisation et si elle veut bien enclencher le processus d’un dialogue avec les communautés et les minorités musulmanes en Occident. Mais si elle reste préoccupée par le voeu de les faire fusionner dans son milieu, mieux vaut souligner avec beaucoup de regrets que la crise actuelle persistera encore. On ne peut non plus émettre un jugement arbitraire à l’encontre d’une religion à laquelle on reconnaît une longue histoire et une civilisation et qui fait l’unanimité autour d’elle sur sa précieuse contribution à l’édification de la civilisation et du patrimoine de l’humanité, en l’accusant d’être responsable d’actes déplorables commis par des énergumènes et des extrémistes. Pourtant, les censeurs de l’Islam ne doivent pas ignorer que toutes les religions du monde ont leurs fous et leurs extrémistes (p. 84-85).

L’ISESCO veut en outre que les musulmans aient leurs propres institutions juridiques notamment en matière du droit de la famille:

La fixation de l’Islam en dehors du Monde islamique est devenue l’une des charges importantes qui se posent avec acuité à toutes les communautés musulmanes et leurs élites, comme elles se posent même aux Etats islamiques et aux organisations islamiques concernées. En effet, la fixation, -établissement durable- n’est pas exempte d’enjeux et de défis aux dimensions sociales et juridiques. Par exemple : comment un Musulman de la troisième et la quatrième génération, établi en Occident, pourrait-il concilier les principes du droit islamique relatif au statut personnel de la famille avec les impératifs du droit civil occidental ? La nature différente des deux législations est à l’origine des difficultés qui perturbent les rouages de la fixation et l’épanouissement des familles musulmanes, ce qui rend fort souhaitable l’installation sur place et de manière durable de juristes en droit islamique, de directeurs de conscience, de conseillers religieux locaux ; tous ces personnels seront chargés, chacun à son niveau, d’instruire, d’orienter et de diriger des Musulmans devenus européens par les nationalités (p. 86-87).

Des quelques extraits cités et du reste du document, il ressort que l’ISESCO ne tient plus compte de la conception musulmane sur la migration qui demande des musulmans dans Dar al-kufr d’émigrer vers Dar al-islam. La migration est désormais une réalité, et les musulmans ne quitteront pas les pays non-musulmans. Il faut donc veiller sur leurs intérêts culturels et sociaux, mais tout en gardant leurs attaches à l’oumah islamique et leurs pays d’origine et en refusant leur intégration totale dans les pays d’accueil. L’ISESCO demande aux pays occidentaux de faire un effort envers ces musulmans, mais ne dit rien des normes discriminatoires islamiques qui sont incompatibles avec les droits de l’homme et qui causent des tensions avec les pays d’accueil, notamment en matière des droits de la femme, du mariage des musulmanes avec les non-musulmans et de la liberté religieuse. Elle veut que les musulmans aient accès à tous les droits, mais sans mettre en question les normes islamiques discriminatoires.

En bref, au lieu que les musulmans s’intègrent dans les sociétés d’accueil, l’ISESCO veut qu’ils aient leurs propres institutions juridiques en matière de droit de la famille (p. 86-87), et que « les Européens s’intègrent dans la Oumah islamique en Europe même » (p. 76), signalant que « l’Islam s’est définitivement fixé en Europe et que nul ne réussira à l’en déraciner » (p. 62), et brandissant la « menace d’explosion dont les conséquences seraient difficilement maîtrisables » (p. 83) si l’Europe n’accède pas aux demandes des musulmans.

[1]     http://www.isesco.org.ma/fr/history/

[2]     http://www.isesco.org.ma/fr/charter-of-isesco/

[3]     http://www.isesco.org.ma/fr/membership-of-isesco/

[4]     http://www.isesco.org.ma/fr/charter-of-isesco/

[5]     Texte français : http://www.isesco.org.ma/wp-content/uploads/sites/2/2015/05/Strat%C3%A9gieExtVFLR1.pdf

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